En avant-première, lisez
le premier chapitre de l'Anachrone, tome 2 : l'Archimage


"Le fait même de penser que nulle Magie n’existe
en est sa plus belle expression."
Archimage Marganhar,
de la Maison Kenigem


L'Anachrone • Volume 2 : L'ArchimageExtrait

Dans les souterrains
de Ganathar, la citadelle-boyau,
à l’ouest des territoires de la Maison
du Sorcier Pourpre.
Quatrième Niveau.

CHAPITRE I

...Et il fut là, à glisser dans les canaux sombres des souterrains-prisons, son passage chassant les insectes gras dont les centaines de pattes crissaient sur la pierre tandis qu’ils rejoignaient les insterstices. Il aimait évoluer dans l’eau noire et nauséabonde. Il connaissait parfaitement ces souterrains pour les avoir arpentés maintes fois tandis que la rage de son impuissance lui broyait l’esprit.
On dit qu’une colonie de guerriers chassés du septième niveau s’étaient établis ici, il y a plusieurs millénaires. Incapables de s’adapter à l’endroit régi par des règles qu’ils ignoraient, ils avaient fini par se laisser envahir par leurs cauchemars et s’étaient massacrés puis entredévorés. Parfois la mi-obscurité révélait ça et là dans la pierre, des formes grotesques, mi-hommes mi-monstres qui témoignaient de l’énergie qu’ils avaient déployée pour tenter d’exorciser ce qui harcelait leur raison. Les scènes de tortures et de combats étaient innombrables et on pouvait deviner, à l’horreur de certains bas-reliefs qu’elles étaient devenues leur seule préoccupation au-delà de leur survie, comme s’ils avaient fini, rendus incapables de fuir, par se dissoudre dans le ventre de l’endroit, nourissant cette terre d’une malédiction immatérielle.
Ganathar resta ainsi, désertée et redoutée très longtemps avant qu’on lui reconnaisse de fabuleux pouvoirs pour peu que l’on soit issu d’une lignée pourpre, comme celle de son Sorcier... Une lignée adepte de sorts interdits mis à son service.
Il y a quelques semaines encore, il y avait chassé le serpent plat après l’avoir fait nourrir de restes humains rances pour l’agacer et décupler son énergie. Il l’avait broyé entre ses mâchoires après une poursuite de longues heures sans avoir à embraser les galeries de son venin.
Deux puissants battements d’ailes le propulsèrent à travers le boyaux principal, inondant le conduit de part et d’autre. Il s’ébroua, leva la tête hors de l’eau et repartit vers la droite, arrachant, dans son ample mouvement, quelques morceaux de pierre à la parois.
Puis il émergea, forme sombre et luisante dans l’immense salle. En levant les yeux, il pouvait suivre du regard le léger trait de lumière qui descendait d’une étroite ouverture au plafond pour former une auréole de lumière diffuse sur le sol, plusieurs centaines de mètres plus bas. Cette faible lueur semblaient à la merci des ténèbres prêtes à l’avaler d’un instant à l’autre.
Le Dragon Noir chassa l’eau sale de son corps d’un souffle puissant.
Et dans la puanteur chaude et agréable de la salle, il perçut celle de l’homme.
Celui-ci était adossé à la muraille là, tout au fond. Son poignet gauche semblait suspendu dans le vide mais c’est bien une chaîne de métal noir qui l’entravait. Il était vétu de haillons mais on pouvait en déduire, aux reflets d’or qui se dessinaient dans la pénombre que les étoffes avaient été finements tissées et renforcées aux coudes, à la poitrine et aux genoux : un vêtement caractéristique que les chevaliers portaient sous leur armure.
L’homme n’avait pas bougé et ne bougea pas tandis que le Dragon Noir s’avançait souplement et doucement vers lui tout en se contorsionnant de façon étrange. La crature était bien plus à l’aise dans l’air ou dans l’eau que sur un sol de pierre lisse.
Aux traces qui entouraient sa coupelle de nourritude et celle de son eau, le chevalier avait dû batailler ferme pour préserver ce qui lui avait été apporté, voire batailler ferme pour se préserver lui-même. Le Dragon Noir, tout en observant cette silhouette retint un sursaut : bien qu’il n’en montra rien, ce fut bien un sentiment de surprise teinté d’une certaine admiration qui venait de l’envahir.
Cela était très inattendu en un tel endroit et pareille circonstance : l’homme le fixait. Deux petites lueurs de lumière blanche perçaient les ténèbres, comme s’ils buvaient à eux seuls toute celle qui parvenait péniblement en ces lieux.
- Moi aussi je suis content de te voir, Maître Gahet, pensa le Dragon Noir à l’attention du Chevalier.
Le Dragon Noir resta en dehors de l’enceinte de lumière. Ses traits étaient flous comme ces formes entraperçues du coin de l’œil et qui disparaissent aussitôt que l’on cherche à les fixer. Le Dragon Noir était-il un fantôme ?
- Absurde, laissa-t-il échapper en ce qui ressemblait à un murmure dans l’esprit d’Ara’Gahet. Se parlait-il ?
La forme sombre et oscillante sembla soupirer légèrement.
- T’arrive-t-il de penser de façon plus pregnante à la Mort, ces dernières nuits, Maître Gahet ?
Il attendit. Seul un bruit de chaîne suivi d’un hurlement, au loin, trancha le silence.
- Moi j’y pense à chaque instant, reprit-il après plusieurs minutes. Cela me permet de faire mes choix. De vivre, en quelque sorte, même si sa compagnie me coûte cher. Il y a dans notre façon d’appréhender ce monde, une similitude qui fait que ni elle ni moi ne savons réellement où s’arrête son pouvoir et commence le mien.
Le dragon Noir s’ébroua, brassant l’air autour de lui, comme s’il cherchait à chasser le frisson qui l’avait tout-à-coup saisi.
- Nous partageons nos morts. Je fais revivre les siens et je m’en sers en échange de quoi je dois lui en apporter d’autres. Et ainsi, ensemble, nous rongeons ton monde pour le plier à nos besoins.
Il crut un moment entendre Ara’Gahet respirer plus fort.
- Oui, je sais ce que tu penses... Cela aura, à un moment ou à un autre, une fin. Celle-ci est encore loin et ne sera jamais un véritable souci. Nos mondes se déroulent sans limites, quant ils ne s’enroulent pas sur eux-mêmes. Lorsque mon ombre aura terni toutes vos âmes, alors peut-être pourrai-je prendre un peu de repos... Avant de poursuivre.
Il ménagea une pause, émis volontairement à l’attention de l’humain immobile une vague de sentiments incertains, oscillants entre le désespoir et l’abandon, bien qu’il ignorait jusqu’à quel point il pouvait pénétrer son esprit.
- Et c’est contre cela que tu combats ?
Ce fut à nouveau le silence, et cette fois dans les souterrains tout comme dans l’esprit d’Ara’Gahet.
Il y eut comme un bruissement autour de lui. La sihouette du dragon Noir s’effaçait, ne devint plus qu’une lueur blanchâtre qu’un œil exercé à l’obscurité aurait du mal à détecter. Ara’Gahet se tendit. Il était préparé à beaucoup de choses. Années après années, son esprit et son corps avaient été entraînés à faire face à des situations difficiles, à pouvoir résister à de nombreuses attaques, qu’elles soient habillées de brutalités, de tortures ou de magies. Là, c’était différent de tout ce qu’il connaissait. On avait, de force, entrouvert un espace en lui. Un espace qui devenait tout-à-coup une faiblesse, une blessure qui, s’il ne parvenait pas à la refermer rapidement, viendrait l’altérer dans sa totalité.
“Cela” avait une voix ou plusieurs voix. “Cela” commença par une parole qui, aussitôt, le mit mal à l’aise. Elle prononça une morceau de phrase qu’il chercha à décrypter mais qui n’avait aucun sens. La voix masculine et grave s’éteignit en tonalités féminines tout en se déplaçant de sa gauche à sa droite, tout près, puis plus loin, quelque part dans la salle. Un mot effleura son esprit. Fantôme. Il fut tenté de tourner la tête. Quelqu’un pleurait à deux ou trois mètres de lui ; il ne parvenait pas, dans ces sanglots entrecoupés de marmonements tantôt aigüs, tantôt graves, à distinguer s’il s’agissait d’une vieille femme ou d’un enfant, et cette hésitation portait en elle une angoisse diffuse.
Il se resaisit. Il avait été suffisamment surpris pour oublier que le Dragon Noir s’était insinué là, plusieurs minutes, dans son esprit : c’était son œuvre. Une autre voix surgit à droite cette fois, sembla courir à sa rencontre tant elle se fit stridente puis disparut derrière lui. Le Dragon Noir jouait avec ces voix qui se multipliaient. Qui lui parlaient avec douceur, puis avec violence, qui crachaient des mots, des phrases dépourvus de sens, qui ricanaient ou se faisaient menaçantes. En quelques minutes, il fut submergé de dizaines puis des centaines de ces voix.
Ara’Gahet respirait profondément. Il ferma les yeux. Un ballet de lueurs pâles était né dans l’obscurité et tournoyait de plus en plus vite autour de lui. Il fut littéralement submergé de hurlements terribles qui lui crachaient de la haine. Une phrase émergea du brouhaha. Il n’en saisit tout d’abord que quelques mots étrangement clairs.
- Pourquoi... As-tu...?
Les sonorités de ces mots lui semblèrent familières. Il chercha dans sa mémoire, secoua la tête pour s’en interdire puis abandonna : cela était plus fort que lui.
- Pourquoi... nous as-tu... abandonnés ?
C’était là voix de son père. Il y eut tout à coup un flot d’images empreintes d’émotions qui tentèrent de le submerger. Le visage blanc de son père était penché sur lui et répétait la phrase avant-même que celle-ci soit terminée.
Un éclair de lumière lui éblouit l’esprit. Il lui apparut de nouveau, lourdement équipé, l’armure flamboyante, léchée par les flammes des torches qui s’alignaient, innombrables pour se perdre dans la plaine. Amanir Gahet, Maître de la Maison Gahet, forçait sa monture à se retourner. De part et d’autre de lui, d’innombrables chevaliers quittaient le château pour s’enfoncer dans la nuit. Ara leva la tête. Sa mère était bien là, il pouvait sentir maintenant sa main serrer la sienne ; digne, droite, et bien que le manteau de fourrure la couvrait entièrement, elle ne pouvait retenir de brusques et légers frissons. Ara’Gahet la connaissait parfaitement et la façon dont ses lèvres étaient scellées, tremblottaient de façon saccadée, en disaient long sur son désespoir. Ara’Gahet sut, en croisant le regard déterminé d’Amanir Gahet qu’il ne reviendrait pas.
Il pouvait entendre ses pensées. Il pouvait entendre que ce sacrifice était une nécessité et que ce serait bientôt à lui de tracer la destinée de la Maison Gahet, de prendre soin de sa mère et de sa sœur. Il la chercha un instant dans cette scène terrible mais ne la trouva pas.
- Pourquoi nous as-tu abandonnés ?
Ara’Gahet se mordit la langue. Il fallait qu’il reviennent ici. Dans cette prison. Dans le ventre de Ganathar, quitte à se laisser digérer par lui. Il ne devait pas sombrer dans cette folie. La douleur estompa les images, les bruits de ses souvenirs mais le ramena dans la cacophonie infernale.
- ...Abandonnés...
Ara’Gahet sentit le goût de son sang dans sa bouche et se mit à crier de douleur et de rage, bien plus fort que toutes les voix qui se turent d’un seul coup.
- Dis-moi, chuchota le dragon Noir sans laisser le silence s’épaissir, dis-moi ce que je veux savoir et tout cela s’arrêtera. Qui détient l’Anachrone. Où se cache-t-il... à présent ? Ou plutôt devrais-je dire... Par où reviendra-t-elle ?
Ara’Gahet gémit. Il était aspiré à nouveau par ses souvenirs. Etaient-ce bien les siens où des bribes remodelés par le Dragon Noir à dessein ?
Il cherchait sa sœur dans cette scène. Il ne savait pas pourquoi quelque chose l’en empêchait. Son père talonnait sa monture et finit par disparaître dans la poussière qui tourbillonnait en de minuscules luscioles lumineuses, avalé par la colonne de chevaliers, d’armures et de bruit.
Il sentit la main de sa mère serrer trop fortement la sienne et pourtant ne broncha pas.
Il parvint à tourner la tête plus franchement sur la droite et là, il la vit. Elle était droite elle aussi, digne, elle aussi... Mais beaucoup trop grande, beaucoup trop âgée. Beaucoup trop belle. L’innocence qu’il lui connaissait ne semblait pas l’habiter. Elle était vêtue d’une robe longue, blanche et trop légère dans ce froid qui vaporisait les respirations. Elle n’était pas tournée vers la colonne de chevaliers puis de soldats qui continuait d’émerger du château : elle lui faisait face et lui souriait.
Il hurla une nouvelle fois et tout disparut autour de lui dans un tourbillon violent. Elle seule ne sembla pas aspirée par les ténèbres. Ses cheveux bruns tourbillonnaient autour d’elle et Catérine resta là, semblant risquer, par moments, de perdre l’équilibre sous la violence de ces vents imaginaires. Son sourire se muait en une grimace terrible, tandis que son regard vif perdait de son éclat. Ses pupilles devinrent blanches et ses orbites creuses. La lumière se repliait en elle, étouffée par ce qui l’habitait. Après s’être approché de lui, elle finit par s’immobiliser totalement là, à quelques pas, puis baissa la tête vers le sol, relacha ses épaules et ne bougea plus. Pour la première fois la chaîne qui maintenait le poignet d’Ara’Gahet retentit avec violence dans les souterrains, répandant l’écho de sa douleur. Il frappa et frappa encore le mur de pierre tendre, éparpillant ses éclats autour de lui.