Qui possède le Crisnac
peut prétendre être entendu de l'Anachrone


L'Anachrone • Volume 1 : Le CrisnacExtrait

Quelque part tout près du Passage Est.
Sixième Niveau.

CHAPITRE PREMIER

Alexandre n’avait rien d’un combattant, ni d’un Chevalier, encore moins d’un Sorcier ou d’un Mage. Il n’avait rien non plus d’un homme à se perdre dans des marécages hantés par des millénaires de légendes...
- Tu rêves ou quoi ? Qu’est-ce qui t’arrive ?
Alexandre battit des paupières, tenta de chasser le vertige qui l’avait saisi. Il devinait les regards fixés sur lui, les sourires. Il perçut même très distinctement le tapotement de doigts impatients sur le rebord de la table.
- Pardon ? Parvint-il à bafouiller en rougissant.
- Mon petit monsieur, annonça Mathilde en lui hurlant dans l’oreille, on te demande simplement ce que tu en penses !
Elle lui planta les deux projets à quelques centimètres du visage ; à cette distance-là, les courbes colorées sensées représenter une magnifique chevelure traitée par un shampooing révolutionnaire (un de plus !), ne paraissaient pas particulièrement réussies.
- Non.
Le mot tomba comme un couperet. Deux chaises craquèrent sous le trémoussement nerveux de leurs occupants. Des soupirs exaspérés s’élevèrent de part et d’autre.
- Aujourd’hui, je ne sais pas ce que tu nous fais, mais tu as vraiment décidé de nous emmerder !
Mathilde se montrait toute prête à lui écraser les projets sur la figure mais elle finit par les lâcher.
- C’est toi-même qui nous a demandé de développer ce concept..., murmura timidement Thomas.
Si on ne connaissait pas suffisamment sa physionomie en de telles circonstances, on pouvait croire qu’il était en train de s’effondrer en larmes.
- C’est tout-à-fait vrai, pourtant... Alexandre fit une moue, inclina la tête sur le côté; mauvais présage pour ceux qui le pratiquaient au quotidien. Thomas et Véra, reprenez-moi ça et replanchez sur les deux derniers projets qu’on a éliminés avant-hier. La solution est plutôt là. J’en suis sûr.
Alexandre rassembla les papiers qui s’étalaient devant lui, signe que la réunion était terminée. Mathilde se pencha vers lui en lui frappant amicalement l’épaule du poing.
- Viens, je te paie un café en bas.
C’était réellement la première phrase qu’il comprenait aussi rapidement de la journée. Comme s’il émergeait seulement maintenant d’un sommeil agité.
En poussant la porte de l’immeuble, il fut ébaudi par la lumière et les bruits. Il était quinze heures et il faisait beau. L’été était bien là et un vent tiède ballottait les feuillages sur toute l’étendue de l’avenue.
Mathilde franchit l’entrée du café en se retournant :
- Tu viens ? Tu préfères peut-être en terrasse ?
- Non... Non ! Surtout pas. Il y a trop de bruit.
Alexandre frissonna. Depuis le matin, il se mouvait dans une sorte de brume épaisse et éprouvait une certaine difficulté à supporter l’animation autour de lui. Il se sentait en rupture avec les tourbillons de couleurs, de murmures et de sensations de la ville.
Il porta involontairement les doigts à ses tempes.
- Tiens. Assieds-toi là.
Mathilde s’était radoucie. Elle semblait toujours aussi gaie et ses excès d’humeur ne se prolongeaient jamais très longtemps, même lorsqu’ils étaient justifiés.
- Raconte-moi tout. Depuis ce matin, tu sembles complètement... absent.
Comment lui expliquer ? Comment traduire un malaise qu’on ne comprend pas. Comment définir cette vibration insistante au point de l’isoler du monde extérieur ; une vibration qui avait même réussi à l’étourdir pour de bon en pleine réunion.
- Je ne sais pas ce que j’ai. Un peu de fatigue sans doute. Je vais peut-être prendre quelques jours.
- Décrocher te fera le plus grand bien.
Puis, comme à son habitude, elle se mit à contempler la rue, ses passants, ses voitures. Et sans un mot. C’est, en réalité, ce qu’appréciait Alexandre en elle. Mathilde savait devenir reposante lorsqu’il le fallait. Elle but son café noir d’un trait et fit un bruit épouvantable en reposant sa tasse sur la soucoupe. Il crut même que Mathilde lui parlait. Peut-être un peu vite.
Alexandre avait du mal à fixer son attention sur elle, tout comme sur un quelconque point autour de lui. Il devinait les chaises noires, les petites tables blanches mais discernait avec peine les silhouettes en mouvement.
- Il est déjà tard. On remonte ? Tu préfères rester encore un peu ?
Mathilde poussait déjà la porte vitrée. Il avait levé la main en signe d’assentiment, se sentit stupide lorsqu’il s’aperçut qu’elle avait déjà disparu. Pourtant, il se sentait plutôt bien. Lorsqu’il était malade, la tête lui bourdonnait différemment, et les nausées lui venaient précipitamment dès qu’il faisait un mouvement brusque. Mais là, les symptômes différaient de façon si prononcée qu’il se surprit à se concentrer afin de les étudier plus attentivement.
L’air semblait vibrer autour de lui. D’une vibration régulière et intense. D’une vibration apte à brouiller les sens et les images, à isoler du monde “extérieur”. Il avait déjà connu cette impression mais ne parvenait pas à s’en souvenir avec précision. Le garçon passa devant lui, lui masquant la lumière du dehors un instant. Alexandre baissa les yeux sur la table que celui-ci nettoyait. Il eut un geste maladroit et l’un des verres vides glissa silencieusement sur le rebord, bascula lentement et se mit à tourbillonner, projetant d’innombrables éclairs étincelants autour de lui. Le garçon n’avait pas encore amorcé son mouvement pour tenter de le saisir lorsque celui-ci éclata à ses pieds. Les morceaux s’éparpillèrent tout autour.
Il semblait à Alexandre qu’à la vitesse étonnamment lente de la scène, il pouvait les compter, tourner les yeux chaque fois qu’un fragment de verre touchait le sol. Puis le bruit arriva, atteignit ses tympans. Un tintement aigu aux résonances multiples, déchirantes.
- Excusez-moi, Monsieur... Monsieur ?
Alexandre regarda sa montre. Il était vingt heures. La lumière était dorée. Le café vide.
- Je n’ai pas vu le temps passer. Je vous dois combien ?
- C’est réglé... Heu... la dame cet après-midi. Le garçon bafouilla, gêné. Il rougit tout en balayant le verre brisé. Je vais fermer, ajouta-t-il aussitôt, comme s’il craignait qu’Alexandre commandât un autre café...
- Merci.
Puis il fit nuit. Déjà. Comme si le temps s’était réduit à une fraction de seconde. Un pluie fine brouillait les lumières. En poussant la porte vitrée, il fut saisi par les odeurs et les bruits. Les avaient-ils oubliés ? Il fut presque surpris par ces sensations. Il secoua la tête et se mit à sourire.
- N’importe quoi. Il faut vraiment que je me repose.
Il croisa Mathilde dans l’escalier. Elle s’arrêta un instant, surprise, puis lui tendit les clefs qu’elle s’apprêtait à ranger dans son sac.
- Te voilà enfin... Tu as de la chance. Tiens, je te laisse mes clefs. Tu me les rendras demain. Un peu plus, tu restais devant la porte... et tu rentrais chez toi en chemisette.
Alexandre se retourna, la regarda descendre l’escalier. Elle murmura un “bonne soirée” de principe. Le claquement de ses talons disparut en même temps que les bruits de la rue lorsque la porte d’entrée se referma avec un claquement sec. Il se trouva stupide, entre deux étages, faisant jouer la lumière sur le trousseau de clefs. Mais cette lumière, les couleurs, la perception qu’il avait des bruits et des matières lui paraissaient si différentes. Tout comme le mouvement de la clef dans la serrure. L’agence était sombre, déserte, morte. Il ne chercha pas le premier interrupteur. Les fenêtres des grandes salles s’ouvraient sur le restaurant face à l’étage. Les éclairages rouges et jaunes éclaboussaient l’agence. Il devinait les silhouettes penchées sur leurs assiettes. Alexandre gagna son bureau dans l’obscurité et s’assit sur son fauteuil de cuir. Il souffla et se détendit. En fait, il aimait souvent rester ainsi, seul, le soir. C’était seulement à ces instants qu’il avait l’impression de pouvoir réfléchir... et travailler. Il fit le tour de la pièce du regard. Un éclair blanc l’éblouit un instant, presque immédiatement suivi du grondement de tonnerre.
Alexandre sursauta. Avait-il vraiment vu ces ombres qui, pendant un court instant, s’étaient animées au point qu’il crut qu’elles fondaient sur lui ? Il attendit le choc deux ou trois secondes, les points crispés sur son fauteuil, puis se sentit ridicule. Il était dans un bureau... Dans son bureau !
Il y eut un nouvel éclair. Il fit pivoter le siège, tourna le dos aux ombres avec un léger frisson et se mit à rire à nouveau en regardant la pluie frapper bruyamment les façades sans parvenir à distraire les noctambules affairés.
Brusquement, il eut envie de rentrer. En quelques minutes il serait chez lui et pourrait même marcher sous la pluie.
Alexandre tourna la clef, appuya sur l’interrupteur de l’escalier. Celui-ci refusa de lui donner la lumière blafarde habituelle. Il fut un moment désorienté, palpa fébrilement le mur, comme si celui-ci, dans l’obscurité, avait acquis la faculté de disparaître pour mieux l’attirer dans un univers différent. Il toucha la porte du bout des doigts, s’assurant que c’était bien... la porte. Il se surprit même à serrer les dents.
En fait, ces impressions qui l’agressaient et le déstabilisaient depuis le début de la journée devenaient agaçantes. Alexandre se résolut à accepter qu’il s’était appliqué toute la journée à ne pas paniquer, à essayer de prendre patience en attendant une explication. La plus plausible ne se manifestait pas : il n’avait pas mal à la gorge, pas de fièvre ni de réelle fatigue, pourtant les symptômes étaient proches de ce qu’il éprouvait dans ces cas-là.
Il garda la main sur le mur en descendant doucement les escaliers. Il percevait la douceur de la moquette et le silence. Il fut presque soulagé en dépassant la porte de la concierge : il pouvait entendre le murmure de la télévision et deviner les oscillations de lumière animer les rideaux de la porte vitrée. Il ressentit à cet instant précis la même émotion que lorsque, tout petit, couché dans le noir, il portait toute son attention sur le craquement de l’escalier sous les pas de son père gagnant sa chambre. Ainsi, il était assuré d’être dans sa chambre, dans ce monde, cet univers... Et non pas dans une pénombre inexplorée.
La serrure de la porte bourdonna et il releva le col en sortant. Il aimait remonter, le soir, l’avenue presque déserte. Seuls quelques voitures et taxis balayaient encore la pluie de leurs faisceaux jaunes. Quelques rires fusaient des cafés et restaurants qu’il dépassait. L’averse tombait en fines gouttes de lumière devant les lampadaires. On devinait encore quelques éclairs au loin, illuminant le ciel par intermittence mais sans un bruit.
Il arriva jusqu’à la station de R.E.R.
- Une petite pièce pour manger ! Marmonna le clochard recroquevillé au bas des escaliers. Celui-ci avait juste entendu Alexandre descendre les escaliers mouillés. Il garda les yeux fermés et ne réussit pas à lever sa main craquelée
à temps. Pour se donner bonne conscience, Alexandre fouilla dans les poches de sa veste et de son pantalon. Plus une pièce... et il soupira d’un soulagement presque immoral.
Il n’avait qu’une envie, s’éloigner sans se retourner. Il regarda sa montre. Il était assez tard mais il n’aurait pas de problème pour prendre le dernier train. Cela lui arrivait souvent ; il aimait croire que, confortablement installé dans celui-ci, tout, après son passage, s’éteignait, se terminait jusqu’à l’aube.
Plusieurs personnes se morfondaient sur les quais. Un homme assez âgé lisait son journal, un couple plutôt jeune gesticulait en échangeant des interjections apparemment politiques mais en tout cas colorées. En face, deux hommes en noir le fixaient sans qu’il puisse à cette distance, apercevoir réellement leurs regards. Il s’installa sur le marbre gris face à eux, croisa les doigts et se détendit. Des gouttes de pluie coulèrent sur son front ; il les essuya du revers de sa manche. Alexandre raffolait de ces couloirs sombres. A ces heures-ci, les immenses alignements de béton prenaient des allures surréalistes, impossibles à apprécier dans la journée. Le brouhaha, l’animation, les automatismes humains masquaient la véritable nature de l’endroit : un gigantesque boyau souterrain en marge du monde “réel” de la surface.

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