Qui possède le Crisnac
peut prétendre être entendu de l'Anachrone


L'Anachrone • Volume 1 : Le CrisnacExtrait

CHAPITRE V

Alexandre pénétra dans le wagon. Il prit place au fond et s’accouda sur le rebord de la fenêtre. La sonnerie retentit, les portes se fermèrent avec un chuintement familier.
La station se mit à défiler de plus en plus vite jusqu’à ne distinguer que des formes et des couleurs. Il se sentait fatigué mais l’odeur du train, sa luminosité jaune avaient quelque chose de rassurant. Il fixa un moment les bombages sur les sièges, se surprit à tenter de les lire sans succès puis revint sur la fenêtre. Le tunnel défilait tout en renvoyant un son sourd et modulé par ses formes. Il leva la tête vers les autres passagers qui, peu nombreux à cette heure, ne laissaient entrevoir que le sommet de leur crâne. Alexandre se surprenait à les détailler. Une femme aux cheveux rouges apparemment endormie contre la vitre, quelques sièges plus loin un homme au crâne dégarni affairé à lire ou rédiger, plus loin encore un couple dont la femme s’endormait sur l’épaule de l’autre. Rien que les acteurs d’une scène qu’il avait vue des dizaines et des dizaines de fois.
Le train ralentissait. Les pneus gémirent puis finirent par se taire lorsqu’il s’immobilisa dans la station. Habitué, Alexandre ne lui prêta aucune attention particulière. Une autre femme pénétra par la porte du fond. Elle venait apparemment de courir sous la pluie. Ses vêtements étaient trempés et elle disparut aussitôt derrière les sièges en toussant.
A nouveau le signal retentit et le train redémarra. Il ne tarderait pas à émerger du tunnel pour traverser les banlieues silencieuses et faiblement illuminées. Il commençait à s’assoupir lorsque les néons du wagon se mirent à trembloter jusqu’à s’éteindre complètement. Le train freina brusquement, ses pneus crissèrent : il s’immobilisait pour de bon.
Ce n’est pas vrai...
Seule la lumière de quelques ampoules dans le tunnel parvenait à chasser l’obscurité totale du wagon. Il ne distinguait même pas son propre reflet dans la vitre. A peine arrivait-il à deviner les autres passagers. Aucun ne semblait s’impatienter autant que lui : il finit par plaquer violemment le dos contre son siège et croiser ses bras d’impatience.
Un bruissement lui parvint du fond du wagon. Son regard fouilla l’obscurité : il devinait une silhouette s’avançant doucement vers lui. Il n’arrivait pas à distinguer ses traits. Etait-ce la jeune femme aux vêtements trempés ou celle aux cheveux rouges ? Tandis qu’il fronçait les sourcils, une deuxième personne lui emboîtait le pas. Toutes deux progressaient doucement vers lui.
Un frisson d’appréhension le secoua. Il ne voulait croire ce qu’il distinguait, se redressa d’un bond. Tous s’étaient levés et se dirigeaient vers lui. Il sentit son ventre se nouer. En passant devant les fenêtres doucement éclairées, ce n’étaient plus des hommes ou des femmes sur lesquels jouaient les lumières jaunes, mais des êtres plus imposants et plus “ramassés” à la fois. Des êtres qui avançaient sans bruit, mais d’une démarche effrayante. L’un d’eux émis un grognement. Alexandre leur faisait face, impuissant. Les silhouettes formaient à présent un groupe compact, deux à trois mètres l’en séparaient. La porte était inaccessible, ils passaient devant elle, ôtant toute idée de fuite. Des ricanements s’élevèrent, comme s’ils percevaient ses pensées, sa frayeur, son impossibilité à réfléchir et à comprendre.
Un chuintement métallique brisa le silence. Le premier tirait une arme qui se mit à étinceler. Alexandre en resta paralysé. Il serra les poings, sentit contre son dos la paroi laquée du wagon immobile, ferma un instant les yeux, essayant de comprendre se qui se passait réellement.
Et les créatures bondirent toutes en même temps, enjambant les sièges, franchissant avec souplesse les derniers mètres. En ouvrant les yeux, Alexandre crut même deviner une ou deux silhouettes se mouvoir au plafond. La lame brilla et il ferma les yeux tandis qu’il sentait le métal froid s’abattre sur son cou avec un bruit mou. Il avait voulu hurler une dernière fois, comme pour rejeter le cauchemar et la tension qu’il vivait mais en fut incapable. Il se sentit tomber lentement. Son regard tourbillonnant de façon étrange effleura des formes grotesques dont il ne percevait que les gestes saccadés, s’agita un moment en tout sens sans qu’il put le maîtriser et finit par s’immobiliser sur le sol.
La tête sur le côté, il ne pouvait plus qu’apercevoir les pieds métalliques des sièges et les haillons de ses agresseurs. Celui qui lui avait tranché la tête s’accroupit et se pencha sur lui, obscurissant son champ de vision. Alexandre pouvait encore sentir son haleine fétide, croiser les reflets rouges de son regard et... hurla.
- Les morsures du rétinien ne sont pas dangereuses, mais nettoie-les vite ; une mauvaise fièvre serait mal venue.
Ara’Gahet lui tendait l’animal devant les yeux. Le faible éclairage des braises déclinantes ne lui permettait que d’entrevoir de longs et fins filaments blancs s’enroulant autour de son gant, essayant de remonter son bras avec une écœurante souplesse.
Alexandre porta la main à sa gorge. Il lui semblait qu’une corde l’avait étranglé en lui brûlant la peau.
Ara’Gahet posa l’animal sur le sol et l’écrasa sous sa botte. Il y eut un bruit écœurant.
- Méfie-toi. Nous vivons dans un monde qui n’est pas aussi innocent qu’il peut parfois le faire croire. Puisque nous sommes réveillés, remettons-nous en route. Il fouilla dans sa selle et tendit une petite fiole de verre à Alexandre.
- Un élément indispensable lorsqu’on se déplace dans ces territoires. Fais bien attention à ne pas en perdre. Le chemin est encore long.
Alexandre fit couler quelques gouttes dans sa paume et appliqua l’huile sur son cou. Sa morsure fut violente mais finit par s’estomper. Il respira profondément. Il sortait d’un cauchemar pour en pénétrer un autre. Les images lui revenaient. Il n’arrivait pas à fixer son attention sur un souvenir ou un simple endroit. Les morceaux de bois noircis crépitèrent, éclaboussant une dernière fois les arbres et les feuillages alentour d’une douce lumière dorée. Alexandre leva les yeux sur les deux croissants argentés qui inondaient les cimes d’une lueur rassurante. Un souffle frais semblait indiquer l’aube prochaine.
Ara’Gahet préparait les gnarcs qui se mirent à s’ébrouer et à souffler, comme impatients de reprendre la route. Ses gestes étaient rapides et sûrs. Alexandre devinait une attention de tous les instants aux murmures et aux bruits des environs sous son apparente désinvolture.
Après le combat, l’homme avait soigné lui-même ses blessures, recousant sans broncher ses entailles, recouvrant ses plaies de feuilles ou d’herbes, serrant les tissus autour d’elles. Ils n’avaient échangé que quelques mots dans un langage qu’Alexandre comprenait parfaitement.
Les deux cavaliers s’étaient éloignés des marécages en suivant la rivière pendant de longs kilomètres avant de finir par s’en éloigner. Jamais Alexandre n’avait traversé paysage aussi luxuriant, d’un vert si éclatant. Il avait enfin pu contempler un ciel pur. D’un bleu limpide. Il s’était assoupi plus d’une fois bercé par sa monture, hypnotisé par le mouvement régulier de sa crête. Il avait pris peu à peu conscience de ce qui l’entourait. L’homme qui lui montrait le chemin n’était pas loquace mais attentionné à son égard.
De nombreuses questions assaillaient Alexandre. Mais depuis ces deux jours, après qu’il eut vu les cadavres répandus derrière lui et le sang se diluer dans l’eau de la rivière, un sang qu’il avait lui-même répandu sans en avoir gardé un véritable souvenir, ils n’avaient pas réellement parlé. Lui-même avait préféré se consacrer à contempler le paysage, étudier l’homme, ses mouvements, ses vêtements et ses armes. Ses propos dont il comprenait les paroles sans toujours en comprendre le sens.
Parfois Alexandre sursautait, emporté par ses souvenirs, cherchant inconsciemment à regagner le monde dont on l’avait tiré, avant qu’un bruit incongru ne le ramène à cette nouvelle réalité.
Ils avançaient depuis deux jours sans avoir croisé un seul être vivant, ce qui ne manquait pas de lui paraître plutôt étrange compte-tenu de la luxuriance de l’environnement.
- Ces lieux sont moins sûrs qu’autrefois... , avait murmuré Ara’Gahet.
Alexandre tentait parfois de deviner au travers des feuillages ou des prairies qu’ils traversaient, l’endroit vers lequel ils se dirigeaient, cherchant une habitation, un signe de vie, mais sans succès.
Il n’aurait pu d’ailleurs retrouver le chemin de retour et cela le laissait amer. Bien qu’il n’était pas question pour lui de pénétrer à nouveau les marécages, de les affronter une nouvelle fois, comment pourrait-il retourner chez lui ? Ce chez lui qui, depuis plusieurs heures lui semblait à présent hors de portée.
Alexandre se redressa et ajusta ses nouveaux vêtements ; ils étaient chauds. Il n’avait eu aucun mal à se séparer de ses haillons rayés de boue et de sang. Ara’Gahet l’avait forcé à les enterrer et s’en était précautionneusement tenu à l’écart comme si ceux-ci véhiculaient une maladie contagieuse et mortelle. Puis il l’avait prié d’ajuster une cotte de mailles qui l’empêchait d’être parfaitement maître de ses mouvements. Mais Alexandre avait fini par s’y habituer. Il roula ses couvertures et alla les nouer sur sa selle.
Il porta un regard angoissé au fourreau entouré de tissu. Ce n’était pas une simple arme... Elle l’avait manipulé, elle avait hurlé, il avait tué.
Ara’Gahet récupéra les restes de légumes qu’ils avaient cuits et les rangea avec précaution dans un sac de cuir.
- Au cas où nous croiserions quelques gortones mauves..., lui fit-il.
Alexandre acquiesça machinalement de la tête, se massa le cou en jetant un dernier regard sur l’endroit qu’ils quittaient pour s’assurer qu’ils n’oubliaient rien.
Le Chevalier, déjà en selle, s’éloignait dans l’obscurité. Un cri brisa le silence de la nuit, comme si l’animal signalait leur départ. Alexandre ne put contenir un sentiment d’appréhension.
- Le Maître-Mage nous attend, cria l’homme en talonnant sa monture.
Ainsi, voilà donc ce qu’ils allaient faire. Trouver “le Maître-Mage”. Alexandre lâcha les rênes et son gnarc accéléra l’allure.
Le jour se levait tandis qu’ils atteignaient le sommet d’une colline. Ara’Gahet semblait connaître parfaitement sa route bien qu’Alexandre l’ai vu quelques fois consulter une carte qu’il roulait ensuite et rangeait dans une poche de métal de son imposante armure. Il s’arrêtait parfois, cherchant apparemment quelque nouveau repère qu’Alexandre ne parvenait jamais à identifier, et repartait ensuite avec assurance.
A présent, Ara’Gahet, qui l’avait devancé de plusieurs centaines de mètres, lui faisait face. Le paysage était devenu plus brun, moins coloré. La colline était déboisée. L’absence de sentier ou de route n’avait pas étonné Alexandre au début de leur progression : il avait été plus absorbé à se parler (le son de sa propre voix avait quelque chose de rassurant), se pincer, palper le cuir de l’animal sous lui, humer les odeurs pour se persuader qu’il ne rêvait pas.
Doucement, la réalité avait fini par s’imposer à son esprit.
Les terres qu’ils parcouraient semblaient vierges de toute intervention humaine. Jamais, au long de son existence, il n’avait voyagé aussi longtemps sans rencontrer un quelconque être humain ; encore moins une empreinte témoignant de son existence. Pourtant, son gnarc et celui de son compagnon (du moins n’avait-il trouvé d’autre qualificatif pour cet homme qui l’avait sauvé et l’avait amené à le suivre) laissaient bien des empreintes dans cette terre tendre et humide. D’instinct, il se mit à imaginer la grandeur d’un tel monde... A moins que ses habitants ne fussent pas assez nombreux pour en prendre totalement possession.
Un caillou se dérobant sous le sabot de sa monture dévala de quelques mètres la pente qu’ils franchissaient avec fracas. Il sursauta, émergeant brusquement de ses pensées. L’animal rétablit aussitôt son équilibre.
En levant la tête, il aperçut le cavalier fronçant les sourcils vers l’horizon. Pour la deuxième fois depuis le début de leur voyage, un grondement sourd monta dans l’air, lointain mais néanmoins perceptible au point qu’Alexandre, la première fois, s’en était inquiété, avait longuement scruté les environs sans distinguer ce qui pouvait en être la cause.
Il donna deux petits coups de talon et son gnarc accéléra l’allure. A peine arrivé près d’Ara’Gahet, il se retourna.
De cet endroit, ils surplombaient enfin le paysage de suffisamment haut pour en apercevoir de nombreux kilomètres.
Alexandre retint son souffle. Il commençait à appréhender le chemin parcouru qui lui avait paru d’une épuisante monotonie.
Devant eux s’étendait un long ruban de verdure surabondante qui prenait naissance sur leur gauche et décrivait un gigantesque arc de cercle, disparaissant à l’horizon sur leur droite. Un ruban de verdure et de végétation de plusieurs kilomètres de largeur.
Il semblait s’arrêter net au loin, se muant en une pénombre difficilement cernable : comme brouillé par une pluie torrentielle. Peut-être pleuvait-il réellement : des ondes grises dansaient, gigantesques volutes sales montant du sol pour y retourner aussitôt.
- Qu’est-ce que c’est ?
- Les marais de Ganat’Ron. L’homme haussa les épaules. C’est de là-bas que nous venons.
- Non... Les nuages là-bas, plus loin... Le grondement... Alexandre baissa le ton.
L’attitude du cavalier était désarmante : aux quelques questions qu’il posait ne lui parvenaient que des réponses évasives et teintées de lassitude ou d’impatience... Etait-il censé ne pas ignorer ce que signifiaient ces fumées sombres parfois zébrées d’éclairs qui se mouvaient au loin.
Alexandre fixa un moment Ara’Gahet. Il maintenait sa monture avec fermeté, le regard rivé sur l’horizon. Derrière son casque, là où les ouvertures laissaient tomber l’ombre sur ses yeux, ses pupilles brillaient et s’obscurcissaient, comme si, tout à coup, l’orage était sur eux.
- Les avant-postes de Nomgraad sont tombés. Tableu Naï avait raison. Si nous avions attendu qu’ils te récupèrent, ç’aurait été en vain. Si j’avais réussi à le rattraper...
Ses mâchoires se crispèrent.
Alexandre n’osa pas une parole. Peut-être l’homme se laisserait-il aller à en raconter plus ? Peut-être serait-il plus locace en continuant à se parler à lui-même ?
Son propre esprit s’emballait, analysait avec un surprenante rapidité.
On était bien venu me chercher.
Son regard se porta sur le fourreau attaché sur sa ceinture.
Et si la réponse était là. Ara’Gahet ne s’applique-t-il pas à éviter d’y porter le regard?
- Mon frère est là-bas.
Il tira sur les rênes, tourna le dos et tendit le bras.
- Il nous faut atteindre Helticar avant la nuit.
Devant eux s’étendaient de nouvelles terres : plus sèches, moins accueillantes mais ce qui frappa aussitôt Alexandre, c’était cette gigantesque blessure qui tranchait le paysage. Une entaille sombre zébrait la plaine, séparant très nettement le lointain en deux parties
identiques mais distinctes. D’où ils se trouvaient, il ne parvenait pas à évaluer sa profondeur ni même sa largeur, mais la crevasse était impressionnante. Malgré la limpidité de l’air, il ne pouvait véritablement se faire un idée de la distance à parcourir, ou voir s’il existait un pont ou un quelqu’autre moyen de traverser.
- Les Gorges d’Helticar, hurla-t-il en lançant sa monture.
Alexandre se retourna une dernière fois vers les ténèbres qui s’agitaient au loin, essaya en vain de reconnaître les endroits qu’ils avaient traversés. Il crût pourtant apercevoir la gueule noire des marais d’où il avait émergé... et talonna lui aussi son gnarc.
Ils chevauchèrent de longues heures, ralentissant l’allure lorsque les gnarcs donnaient quelques signes de fatigue. Alexandre ne parvenait plus, entre les feuillages, à reconnaître la colline qu’ils avaient quittée.
D’énormes papillons s’éparpillaient à leur passage en vrombissant. Les sabots des gnarcs éclataient parfois d’énormes fleurs rouges qu’Alexandre croyait entendre gémir. D’autres plantes se recroquevillaient dans les troncs d’arbres qui eux-mêmes semblaient frémir, leur crachant parfois une nuée de feuilles piquantes. Ara’Gahet nullement perturbé par la végétation, s’était à nouveau enfermé dans un silence encore plus profond.
Alexandre étudiait ses mouvements souples et puissants, la sûreté de sa montée. Plusieurs fois, il avait dégainé son épée et tranché d’un moulinet adroit un enchevêtrement de lianes qui s’était tendu devant eux.
Tableu Naï lui avait déjà procuré ce désagréable sentiment d’infériorité. Il se comportait bien plus gauchement dans ce monde qui n’était pas le sien que Tableu Naï lui-même quand il l’avait découvert dans ce couloir.
Il émanait de ces guerriers la même force, la même puissance, une détermination et une acceptation de leur sort identiques. Comme s’ils avaient été élevés pour la guerre et les combats. Etait-ce un monde dominé lui aussi par la guerre ?
Le soleil n’était plus à son zénith depuis plusieurs heures lorsqu’ils firent enfin halte. Ils avaient rejoint, à un moment qu’Alexandre n’avait pas remarqué, une route plus large, apparemment fréquentée : la végétation ne pouvait recouvrir la terre martelée par les sabots. Même l’endroit où ils mettaient pied à terre semblait propice à marquer une étape : de là, il dominaient légèrement le lieu d’où ils venaient et celui où ils se rendaient. Alexandre sursauta. Des colonnes de fumée grise
s’élevaient devant lui sans qu’il puisse endistinguer la cause.
- La forteresse des Gorges d’Helticar.
Ara’Gahet lui tournait le dos, affairé à séparer sa gourde de sa selle.
Alexandre descendit de sa monture en gémissant. Il avait fini par oublier les morsures du cuir mais ce mouvement inhabituel après quelques heures lui révélait de nouvelles douleurs.
Un oiseau noir voleta autour de lui en poussant de petits sifflements plaintifs et avant qu’Alexandre ne réussisse à vraiment l’observer s’enfonça dans un terrier à quelques mètres de lui.
Il avait chaud et ne parvenait pas à étancher sa soif. L’eau était tiède et son goût amer. Il réussit à s’asseoir sur un petit monticule de terre tout près d’Ara’Gahet qui mâchonnait un morceau de viande fumée, lui en tendant un morceau de l’autre main.
Alexandre respirait profondément. C’est à cet instant qu’il s’aperçut qu’il était épuisé.
Il se sentait sale et humide à la fois. Dans quelques heures, ils auraient atteint la forteresse et prendraient un vrai repos... Du moins l’espérait-il.
Il avait toujours maîtrisé son destin, essayé d’orienter ses choix et sa vie... Mais aujourd’hui, tout était différent. Plusieurs fois, tandis qu’il ralentissait l’allure, Ara’Gahet s’était retourné et avait attendu d’être dépassé pour fouetter sa monture.
Il était responsable de lui et irait jusqu’à “Marganhar” avec lui. Il percevait dans leurs rapports un respect réciproque dû pour lui-même au fait qu’il ne connaissait rien de ce monde, et dû pour Ara’Gahet à ce qui se cachait dans le fourreau entouré de tissus sur sa selle. En lui apprenant à préparer l’animal, Ara’Gahet avait pris soin de ne jamais toucher l’objet et s’était chaque fois reculé de plusieurs pas lorsqu’Alexandre le manipulait.
Il se redressa d’un bond et tendit l’oreille. Un grondement presque imperceptible montait du lointain. Plus exactement de l’endroit vers lequel ils se dirigeaient. Il n’y avait pas prêté attention auparavant mais le bruit s’était imposé : sourd, régulier, vibrant dans l’air. Il monta d’un degré lorsque le nuage qui paraissait se diriger vers eux apparut sur la crête d’une colline qu’ils auraient eux-mêmes à franchir. Des éclats de lumière brefs, furtifs apparurent mais malgré sa paume devant les yeux, Alexandre n’arrivait pas à deviner ce que c’était réellement. Il se retourna vers Ara’Gahet interrogatif et anxieux...
Mais celui-ci semblait bien plus attentif à contempler son morceau de viande. Il s’était même séparé de son casque.
D’abord inquiet, Alexandre essayait de se ressaisir : maintes fois le Chevalier avait fait montre d’une extrême prudence. Aussi son apparente désinvolture ne pouvait être que la preuve d’absence de danger.
Pourtant il faillit hurler de terreur lorsqu’une créature bondit devant lui. Elle devait être juchée au-dessus d’eux depuis un moment et avait sauté devant Alexandre sans agiter le moindre feuillage ou déranger le moindre petit caillou. Son front proéminent, son nez très plat surmontaient une effrayante mâchoire. Ses petits yeux jaunes profondément enfoncés dans leurs orbites l’étudiaient à toute vitesse, chacun à son rythme, se déplaçant comme ceux d’un caméléon aux aguets. Sa peau, de couleur cuivre, luisante, semblait d’un cuir épais et solide. Seule sa tête, ses hanches et ses pieds étaient recouverts d’un tissu grossier, sali de taches de boues brunes régulièrement espacées.
Elle se mit à tourner autour d’Alexandre,
faisant crisser sur le sable un long couteau que tenaient ses mains puissantes. Son allure était plus celle d’un primate que d’un humain. Son dos voûté laissait découvrir une musculature étonnante mais elle semblait incapable de se tenir autrement qu’accroupie.
Un sourire ironique fendit son visage, dévoilant des dents suffisamment acérées pour penser qu’un couteau en certaines circonstances, pouvait bien s’avérer inutile.
Alexandre ne bougeait pas, retenant son souffle, essayant de deviner où se tenait Ara’Gahet. Il sursauta à nouveau. Ce n’était plus une de ces créatures qui tournait autour de lui ; trois entraient à présent dans son champ de vision. Il entendit encore de nouveaux bruits qui ne laissaient aucun doute. D’autres quittaient des rochers ou des arbres pour bondir sur eux. Qu’ils fussent amis ou ennemis, Alexandre n’en sentait pas moins la transpiration lui couler entre les épaules.
- Laissez-le.
La voix d’Ara’Gahet fit s’élever des ricanements, des murmures et des grognements de protestation.
- Nous ne connaissons pas cette odeur.
La voix qui lui répondit était si aiguë qu’Alexandre eut du mal à accepter que c’était bien l’une des créatures qui parlait. Comme si elle émettait des sons et formait des mots avec un larynx et une gorge qui ne s’y destinaient pas.
- Il est pourtant bien des nôtres, lui répondit aussitôt le Chevalier.
Alexandre se tourna vers lui. Les créatures les entouraient et semblaient bien plus intéressées par lui-même. Ara’Gahet, debout, les mains sur les hanches, souriait, ce qui ne détendait pas Alexandre. Il sentait les yeux rivés sur lui, les mâchoires claquant, les gestes vifs et silencieux. Elles tournaient autour de lui comme une horde de hyènes autour de leur proie.
Il ne put s’empêcher de les imaginer lui taillant les chairs avec le même sourire et le même détachement que s’il s’était agi d’un morceau de nourriture.
Leurs traits ne reflétaient aucun sentiment véritablement humain. Tout au plus une certaine curiosité mêlée d’ironie... Elles le jaugeaient avec l’attention de chasseurs face à une proie destinée à être lâchée pour leur seul amusement.
- Nous te saluons Maître Gahet. Nous n’avions aucunement l’intention d’effrayer ton protégé. La voix était sifflante.
La créature qui venait de parler s’appliquait à donner un ton narquois à son propos. Elle avait relevé les épaules pour parler au Chevalier sans quitter Alexandre des yeux. La puissance qui s’en dégageait pouvait, sans nul doute, rompre d’un seul geste l’échine d’un gnarc.
- Alors ne perdez pas plus de temps avec nous. Ceux que vous éclairez sont déjà là.
Le grondement était plus présent, résonnait dans l’air. Alexandre sentait le sol trembler. En se retournant, du métal l’éblouit de mille feux. Les créatures s’évanouirent brusquement...
Des centaines de chevaliers progressaient vers eux. Leurs gnarcs soulevaient des nuages de poussière, les têtes battant leurs flancs avec une nervosité à peine contenue. Les heaumes de métal blanc étincelaient lorsque les rayons de soleil traversaient la poussière soulevéeet le bruit des armures s’entrechoquant sous le mouvement de leurs montures emplissait la scène d’une force irréelle. Deux cavaliers émergèrent devant lui et passèrent au trot sans détourner le regard. Il pouvait voir les armures finement cisellées et par endroits déformées. Leurs gnarcs, eux-mêmes protégés par de longs draps métalliques étaient chargés de ballots, de lances et d’armes de toutes sortes.
Leurs heaumes, forts différents de ceux de Tableu Naï ou d’Ara’Gahet, semblaient moins lourds, moins impressionnants mais tout aussi finement travaillés. Leur forme semblait imiter des ailes de chauve-souris.
Leurs lances offraient au vent un étendard vert et jaune, un autre orange aux lisières dorées sur lequel était représenté un animal qu’Alexandre ne reconnaissait pas.
Son propre gnarc s’énervait, se cabrait, et Alexandre courut pour le rassurer. Puis la colonne entière apparut. Les Chevaliers défilèrent deux à deux. Pas une parole, pas un geste ne furent échangés jusqu’à ce que l’un d’eux ne sorte du rang et n’immobilise sa monture devant Ara’Gahet. Il mit aussitôt pied à terre et se précipita sur lui. Ils échangèrent de virulentes et chaleureuses poignées de mains.
- Je suis heureux de te revoir... Nous sommes quelques-uns à savoir ce qui s’est passé. Si tu es là et vivant, c’est que vous avez réussi.
Ses yeux se tournèrent aussitôt vers Alexandre. Le bruit ne laissait rien entendre de leur conversation. Mais Alexandre soutint le regard posé sur lui. L’autre détourna la tête et ôta son heaume. Il était blond, plutôt jeune, les cheveux impeccablement tirés et tressés à l’arrière laissaient découvrir des yeux d’un bleu intense. La poussière recouvrait ses pommettes et ses joues et malgré elle, on pouvait deviner des peintures vertes lui rayer le visage.
- Nous devons essayer de les contenir et si possible reprendre Nomgraad...
Alexandre vit Ara’Gahet secouer négativement la tête.
- Je sais... Mais nous pourrons peut-être secourir les nôtres et prendre position derrière les marais. Ils sont aussi dangereux pour eux que pour nous... Dépêchez-vous... Marganhar vous attend. Nous sommes aussi là pour que vous puissiez l’atteindre sans trop de mal. Il se pourrait même qu’Helticar soit détruit après votre passage !
- Et les Troupes Impériales ?
- L’Empereur ne s’est pas encore prononcé. Ni en faveur d’une intervention, ni pour prendre parti contre les Maisons qui se portent volontaires.
“Pourquoi attendre si longtemps ? Il est clair que jamais plus tout ne sera comme avant” pensa Ara’Gahet.
L’homme parut lire ses pensées.
- Personne ne croit que quelqu’un rapportera...
- Et vous ? Coupa sèchement Ara’Gahet.
- Les Seigneurs décideront de notre sort.
- Et ailleurs ?
- Certaines autres contrées sont encore plus touchées que celle-ci. On dit que très loin au nord, la faille d’Helticar a été contournée. On est également sans nouvelles de ses avant-postes. Les troupes du Sorcier Pourpre semblent être partout à la fois.
Ara’Gahet et l’homme restèrent silencieux de longues secondes. On sentait une émotion contenue, violente. Ils firent chacun le même signe étrange, croisant leurs doigts sur leur poitrine puis le chevalier remit son heaume et se hissa sur sa monture. Il fit un signe du bras et entra dans la colonne. En quelques instants, Alexandre ne put dire lequel était-ce.
La colonne s’éloigna dans un grondement qui s’éteignit peu à peu, comme dans un rêve. Mais les traces dans la terre étaient fraîches ; la poussière avait maculé les alentours et Alexandre lui-même.
Il toussa, cracha, frotta ses vêtements.
Ara’Gahet de nouveau en selle, se retourna une dernière fois vers la colonne dont ils ne percevaient plus que le nuage à la fois brun et étincelant s’enfonçant dans le paysage qu’ils avaient eux-mêmes traversé.
Il dépassa Alexandre.
- En route.


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