Qui possède le Crisnac
peut prétendre être entendu de l'Anachrone


L'Anachrone • Volume 1 : Le CrisnacExtrait

CHAPITRE IV

Le phénomène était si subtil qu’Alexandre ne le remarqua pas de prime abord. Il avançait doucement, fatigué mais plus sûr de lui. Il tenait le fourreau et l’épée sur l’épaule. Elle lui paraissait toujours aussi lourde mais il avait fini par s’habituer. Pieds nus depuis de longues heures, il n’attardait pas ses pieds plus de quelques secondes au même endroit. Il avait même cru, à plusieurs reprises sentir des “choses” se dérober sous ses pas. Il avait aussi tenté de progresser sur les branches glissantes, mais il avait perdu plusieurs fois l’équilibre et avait fini par abandonner.
Il s’arrêta pour scruter l’obscurité. C’est à cet instant qu’il aperçut la légère, très légère lueur sur sa droite. La sensation était tangible mais presque imperceptible : en y prêtant attention, on pouvait deviner plus nettement l’enchevêtrement de la végétation à cet endroit. Il crut d’abord à un effet de son imagination et fronça les sourcils comme il était habitué à le faire. Par contraste, il distingua plus nettement la légère lumière qui parvenait jusque là. Il obliqua aussitôt, intimement persuadé qu’il ne tarderait pas à émerger de ce cauchemar humide.
Il lui fallut franchir plusieurs centaines de mètres de ronces avant de pousser un soupir de soulagement. Autour de lui, des couleurs se révélaient. Il commençait à découvrir le paysage dans lequel il progressait en aveugle depuis de longues heures. De délicates fleurs bleues protégées par de petites bulles translucides éclataient sous ses pas, de généreuses touffes d’herbes se refermaient à son passage. Il put même saisir du regard un insecte vert affairé à découper un morceau de racine.
Le soleil était encore très bas à l’horizon. Des faisceaux de lumière pourpre frappaient les écorces, les troncs et les branches. La forêt s’éclaircissait devant lui. Il en était même ébloui par instant. Il risqua un regard derrière lui et ne put embrasser que l’amas sombre de la végétation qu’il quittait, toute prête à l’engloutir de nouveau.
Il frissonna et se mit à marcher avec plus de hâte, comme poursuivi par les ténèbres.
Alexandre progressait avec plus de prudence maintenant qu’il pouvait découvrir ce qui l’entourait. Il leva les yeux à la recherche du ciel mais les troncs et les lianes au-dessus de lui, se perdaient dans un enchevêtrement compliqué et opaque.
La flore était assez différente de celle qu’il connaissait, plus bulbeuse, plus “organique”. La plupart des “feuilles” étaient rondes, pleines et bruissaient à son passage. Sous cette douce lumière, la forêt lui semblait plus vivante, plus attirante, moins vénéneuse, toute à l’écoute des bruits et même parfois, très prompte à réagir. Une énorme fleur rouge-sang se referma et s’enfonça dans un trou sombre dès qu’il effleura la branche sur laquelle elle s’épanouissait. Le premier véritable animal qu’il aperçut, détala devant lui, bondit de branche en racine jusqu’à pénétrer la vase avec un bruit mat. Il eut à peine le temps d’entrevoir ses longues pattes griffues et de l’entendre pousser des petits sifflements épouvantés.
Tandis que la lumière devant lui devenait de plus en plus vive, toute la végétation semblait s’éveiller. Une nuée d’oiseaux s’envola sur sa gauche. Il sursauta et ne fut pas assez prompt pour distinguer leur forme.
Il était certain, en tout cas, de ne jamais en avoir vu se déplacer pareillement ; en brisant leur vol d’angles saccadés.
Et brusquement, il la vit : la première percée franche dans la végétation. Elle s’ouvrait assez loin encore devant lui mais de là, Alexandre pouvait enfin observer son premier morceau de ciel. Celui-ci était rose, d’un rose pur, sans le moindre nuage. Il crut même percevoir la chaleur de sa lumière sur son corps. La boue séchant, il se sentait raide et claquait des dents. Peut-être allait-il comprendre ce qui lui était arrivé ? Tout du moins, émerger enfin de ces marécages le réconfortait.
Il s’enfonçait dans une boue plus fluide et plus claire. De petits cours d’eau creusant la vase, se rejoignaient devant lui. Puis il se mit à progresser dans l’eau jusqu’à mi-cuisses : celle-ci ondulait, se plissait, coulait vers la percée de végétation : de petits ruisseaux avaient pratiqué eux-mêmes cette embrasure.
Alexandre baissa la tête, de grands fils tissaient par endroits de longues toiles translucides. Il fut effrayé en spéculant sur la taille des animaux auxquels son esprit se référait. Il progressait, par endroit, presque totalement immergé, le menton dans l’onde.
Une forme longue passa à quelques mètres de lui, plissant l’eau pour y replonger en douceur, animant la surface jusqu’à lui éclabousser le visage. Ses pieds foulaient la vase, il s’écorcha une fois de plus sur un morceau de bois ou de racine et ne put retenir un juron. Son écho lui revint plusieurs fois et il serra les mâchoires.
Alexandre prit place sur l’un des rochers qui émergeait du centre de ce qui était devenu une rivière, à l’orée de la forêt. Il avait cru un moment mieux comprendre le paysage mais il n’en était rien. Le cours d’eau serpentait devant lui et disparaissait en coude, à plusieurs centaines de mètres. La blessure dans la végétation était franche, nette, comme si une main gigantesque veillait à ce qu’aucune branche, aucune liane ne vint altérer l’ovale parfait qui le surplombait d’au moins deux cents mètres. La forêt se poursuivait aux abords de la rivière mais elle était plus claire, plus accueillante, moins fournie, moins torturée. Sur chaque rive la lumière rendait la verdure éclatante : d’un émeraude franc, aux reflets roses qui s’accentuaient sur les hauteurs. Il n’y avait pas un souffle de vent. Très haut dans le ciel évoluait une nuée d’oiseaux aux formes indistinctes.
Et derrière lui, tapis dans les feuillages sombres qu’il venait de quitter, des yeux l’observaient en silence.
L’homme serra l’épée contre sa poitrine. Il regardait autour de lui, impressionné par la beauté de l’endroit. Le silence était frappant. Un silence profond et pur, le bruissement lointain de la végétation qui s’agitait doucement, le clapotis de l’eau sur les rives ne parvenaient pas à le briser. Les cris d’oiseaux ou d’animaux étaient totalement absents.
De là où il venait, grondements, cris, bruits de véhicules ou de matériels de toutes sortes étaient courants, tellement courants que personne ne les entendait plus. Mais ici, l’air était si pur qu’Alexandre se surprenait à respirer avec avidité jusqu’à s’en étourdir.
Pour la première fois, il pouvait prendre le temps de contempler le fourreau et l’épée. Il fit jouer le métal entre ses mains. Le tout était long d’au moins un mètre et large de vingt centimètres. L’ensemble n’était pas des plus récents : le métal et les pierres rouges et vertes étaient usés et un ruban de métal patiné entourait la poignée. Il passa la main sur le fourreau et sentit les anciennes gravures sous sa paume. Il fit jouer la lumière sur le métal et découvrit ce qui avait dû être des symboles, ou une écriture cunéiforme.
Le gnarc s’ébroua, soudain leva la tête et fit onduler sa crête. Il humait l’air et sursauta sans raison apparente, comme brusquement assailli par quantité d’insectes invisibles. Puis il avança plus franchement, martelant les rochers de ses sabots, projetant des gerbes d’eau jusqu’à la rive, souffla bruyamment et remonta avec hésitation le cours de la rivière. Les clous de la selle étincelaient dans la lumière du jour et ses rênes pendaient dans l’eau claire. La robe de l’animal était couverte de boue et lacérée. Par endroits, du sang avait coulé mais les muscles du gnarc semblaient toujours aussi puissants et ne montraient aucune fatigue. Quelque part dans la pénombre des berges, un craquement sec se fit entendre. L’animal sursauta à nouveau et, inquiet, accéléra le pas.
Remontant le cours d’eau, il s’immobilisa brusquement après avoir franchi le dernier coude.
Alexandre s’était levé. L’animal l’observait par intermittence, la tête battant nerveusement ses flancs. Il ne parvenait pas à rester en place, une patte levée, tantôt l’autre, tournoyant
sur lui-même sans oser s’avancer mais sans pourtant avoir peur de lui.
Alexandre glissa les pieds dans l’eau glacée, se dirigeant doucement vers l’animal. Celui-ci était sellé et des rênes pendaient devant lui. C’était bien une monture. Il n’avait pas réfléchi à toutes les implications que représentait la présence de cet animal brun et jaune dont la crête transparente ondulait de droite à gauche à chacun de ses mouvements.
Il n’était pas effrayant, tout au plus surprenant par ses formes familières : sa nervosité, la vigueur et le gracieux de ses mouvements attiraient Alexandre. L’animal jetait des regards furtifs sur lui et alentours mais persistait à trépigner sans s’éloigner ni se rapprocher. Lorsqu’Alexandre tendit doucement la main vers lui, le gnarc se cabra en un hennissement terrible.
Une forme humaine émergea de l’eau. Alexandre commençait à se retourner lorsque la lance s’abattit avec violence sur son épaule et lui arracha un hurlement. Il avait entr’aperçu un visage aux yeux ronds noirs et brillants, aux mâchoires proéminentes, une gueule ouverte sur deux rangées de dents. Tout se brouilla lorsqu’il tomba dans l’eau : le ciel, la rivière, l’animal... et son agresseur.
Il suffoquait, sentait l’épée lui échapper.
Il tenta de se relever mais tandis qu’il sortait la tête hors de l’eau, ce n’était plus une silhouette, mais trois, quatre, une dizaine qui émergeaient lentement autour de lui. Il n’avait rien deviné, rien entendu. A présent, des êtres aux formes grotesques poussaient des gargouillements rauques, se jetaient vers lui en se balançant de gauche à droite, comme incapables de se tenir debout. Le contre-jour le désavantageait et Alexandre gesticulait de façon désordonnée, s’évertuant à chasser l’eau glacée de sa gorge. Hache, lance, couteau, il ne voyait plus les haillons, les membres secs, les larges pupilles rondes et noires ; il n’avait d’yeux que pour les éclats de lumière sur le métal. Se mettre à genoux, continuer à fouiller la roche, sentir le métal lui échapper une fois, deux fois... comme si cette épée était l’alternative. Un autre coup l’atteignit à la tempe, l’étourdissant au point de ne plus savoir qui venait de le frapper à nouveau, de ne plus savoir s’il était à genoux, debout, étendu dans l’eau. Il sentit la morsure du métal dans son dos ; les cris de ses assaillants se perdaient au loin. L’impression qu’à nouveau la forêt et les marais se refermaient sur lui. Il cherchait à s’en échapper, s’agrippait aux lianes sans pouvoir empêcher d’être englouti par les ténèbres. Son dos heurta la roche ; il était étendu à fleur d’eau et toussait. Les silhouettes étaient nombreuses, leurs dents penchées sur lui. Dans le ciel rose, au loin, très loin, son regard accrocha une hache qu’on levait et Alexandre se demanda stupidement s’il aurait mal.
Le bruit d’un galop montait, vite, très vite. Le shaham qui levait l’arme n’eut pas le temps de voir ce qui fendait vers lui. Tout au plus le choc lui arracha un cri de surprise. Il lâcha son arme en contemplant de ses gros yeux horrifiés, le fer qui émergeait de sa poitrine et éclaboussait de son sang l’homme étendu. Un autre s’effondra, le dos si profondément entaillé qu’il en fut paralysé aussitôt. Ils étaient vingt à s’être regroupés à la sortie des marais. Tapis dans l’eau, ils avaient attendu le moment favorable pour en émerger et accomplir leur mission. Le gnarc leur avait fourni une occasion inespérée. Seulement quelqu’un d’autre attendait l’homme.
Le troisième à s’effondrer réussit à apercevoir ce qui l’avait frappé. Son large champ de vision lui montrait le chevalier qui s’éloignait de ce passage mortel, son armure étincelante au rayons blancs du soleil. Il en fut ébloui et surpris. Comment avaient-ils pu ne pas le deviner ni l’entendre ?
Le cavalier l’avait dépassé en abattant le plat de son épée sur sa tête avec une violence qui ne laissait aucune chance à son adversaire. Déjà, il tirait les rênes de sa monture, qu’il serrait entre ses mâchoires, préparant un nouveau passage.
Ils s’écartèrent d’Alexandre, faisant face à leur agresseur de façon désordonnée, se bousculant, déconcertés et incapables de réagir promptement. Le gnarc se cabra et s’élança vers eux. Le cavalier tenait son épée à hauteur d’homme de la main gauche. Une nouvelle lance apparut dans sa main droite. Le souffle de sa monture rythmait sa chevauchée dans la rivière, projetant des gerbes d’eau tout autour. Plusieurs shahams s’écartèrent du groupe qui s’était formé, autant effrayés par la puissance que par l’assurance du cavalier.
Alexandre luttait pour s’arracher à sa demi-inconscience. Un corps flasque lui écrasait les jambes. Il se tortillait douloureusement pour le repousser, voyait l’eau rougir autour de lui.
Le cavalier porta une ombre furtive sur l’eau qui s’assombrissait, deux corps tombèrent aussitôt dans un fracas de métal et de bois pulvérisés. Alexandre fouillait l’eau à la recherche de son épée d’un regard qui ne parvenait pas à s’arracher de la scène. Les monstres s’étaient interposés entre lui et le cavalier qui, à nouveau, s’était immobilisé plus loin. Ses assaillants semblaient avoir repris leurs esprits, s’organisaient, s’écartaient légèrement jusqu’à former un arc de cercle prêt à se refermer sur le cavalier. Celui-ci fit à nouveau face et s’immobilisa. Le silence se fit, entrecoupé des gémissements de deux shahams qui agonisaient, se laissant doucement emporter par le courant.
Ara’Gahet calma l’animal, reprit les rênes entre ses mâchoires et s’essuya le menton du revers de la manche. Les lamelles de cotte de mailles lui racla la peau. Il flatta sa monture. Il irait jusqu’au bout. Il calculait vite, évaluait sa position, les distances, cherchait la faille entre les shahams qui prenaient place. Il vit plus loin l’homme plonger les deux mains entre les rochers, devenu indifférent à la scène, entièrement préoccupé à retrouver son bien. Cela était déjà une bonne chose. Mais il fallait faire mieux : non seulement les distraire mais aussi les mettre en fuite. Il leva les yeux vers le ciel, chercha un signe, un oiseau. Son regard se perdit un instant sur la gueule béante des marais. Il frissonna, serra à nouveau le cuir entre ses dents et talonna le gnarc. L’animal souffla avec bruit, puis s’élança à nouveau. Ara’Gahet se concentrait sur les deux monstres à l’extrême gauche tout en fondant sur la droite du groupe. Il pourrait peut-être passer sans se retrouver enfermé. A quelques mètres, il tira trop fortement sur les rênes. Au lieu de modifier sa course, l’animal se cabra avant de repartir. Il ne fallut pas plus de ces quelques secondes pour qu’à l’instant-même ou il tranchait les chairs, un violent coup sur la poitrine lui fit perdre l’équilibre. Il faucha les deux monstres qui l’avaient touché et balaya la scène des yeux en tombant. Il enregistrait leurs positions et de quels endroits se mettraient à pleuvoir les premiers coups : il était entraîné à cela.. Il sentait le groupe se refermer sur lui. La chute fut brutale et bruyante. L’eau s’engouffra dans ses vêtements, dans son armure, entre sa cotte de métal et sa peau, ralentissant dangereusement ses mouvements. Il sentit sa lance se briser au contact des rochers mais se concentrait à protéger son bras gauche et son épée.
Alexandre sentit plus qu’il n’entendit la course désordonnée de la monture. Il entre-apercevait les monstres se regrouper, courant avec difficulté dans l’eau. Et là, entre deux rochers, à quelques centimètres, il vit enfin l’épée et son fourreau briller. Il rampa dans le flot glacé mais se retint de la saisir.
Là, devant ses yeux, tandis que montaient des hurlements et le tintement des armes, le souffle rauque de l’homme et des monstres qui se battaient, étincelait le fourreau : les symboles qu’Alexandre avait en vain tenté de lire lui apparaissaient plus vifs, plus brillants, plus nets et plus compréhensibles. Il se mit à frissonner, à trembler, il ne pouvait les quitter des yeux. Il sentit monter l’énergie du fond de sa poitrine, elle éclata en lui si violemment qu’il se crut un moment éparpillé à travers l’univers tout entier.
Une lance entama la cuisse d’Ara’Gahet.
Il en brisa une autre d’un coup d’épée mais il se sentait défaillir. Trop nombreux, les monstres semblaient animés d’une puissance, d’une hostilité et d’une détermination qu’il n’avait jamais connues. Son armure se déformait, son casque l’étourdissait. Ils cherchaient les failles, tentant de glisser les lames ou les pointes entre les jointures de son armure qui se déformait, chaque choc l’empêchant de reprendre son souffle. Ara’Gahet fut secoué d’un rire nerveux... Il mourrait de ne pouvoir reprendre son souffle.
“Phana Aset Cona Crom !” Alexandre avait hurlé ces mots en les lisant sur le fourreau. L’épée se sépara de son fourreau pendant qu’il saisissait la poignée. Il sentit son énergie lui parcourir le corps, raviver sa conscience, aiguiser ses sens.
Les coups se firent moins secs sur Ara’Gahet. Il en tomba à genoux de surprise et d’épuisement. Sa tension retombant, il devenait vulnérable, mais il n’eut tout à coup plus la force de lutter.
Des murmures s’élevaient derrière eux. Ses assaillants se retournèrent brusquement. Des cris se mêlaient, des cris de douleur, de haine et de colère, comme si une armée entière leur faisait face. Mais une armée dont les cris de guerre glaçaient les os, comme venus de l’enfer.
Ara’Gahet comprit aussitôt. L’épée... L’épée avait été réveillée. Pour la première fois, il sentit réellement la terreur le gagner.
Trois shahams tombèrent aussitôt. L’épée hurlait, s’animait, tranchait à une fulgurante rapidité, d’un tranchant qui coupait le métal avec un grésillement sec. Les shahams tentèrent de se séparer, de prendre fuite, mais l’eau à mi-cuisses les ralentissait, les rendant encore plus facile à achever. L’épée vivait, s’agitait, battait l’air autour de l’homme qui luttait lui-même pour maîtriser son acharnement à couper, à perforer, à tuer. Une tête tomba dans l’eau rougie, des morceaux de métal effleuraient l’eau en fumant. Deux corps s’affaissèrent, les jambes fauchées dans leur fuite. Mais plus que la vue de ce massacre, c’était cet enchevêtrement de hurlements, de jurons et de cris aux sons métalliques qu’émettait l’épée qui rendait le combat encore plus terrifiant.
Ara’Gahet, toujours agenouillé dans l’eau, tentait de se relever en renversant un corps effondré sur ses épaules. Il chercha l’homme et son épée. Lorsqu’elle était éveillée de façon aussi “primitive”, l’Anachrone ne pouvait être réellement contrôlée : elle était capable de massacrer sans distinction quiconque passait à sa portée.
L’homme la tenait des deux mains. Aucun shaham n’était encore entier. Il se rapprochait de Ara’Gahet qui, à présent réussissait à se remettre debout... A peine trouva-t-il enfin son équilibre que l’épée s’abattit sur lui avec violence. Son armure se sépara en deux, lui entaillant la poitrine tout en tranchant sa cotte de maille. Il ne sentit rien mais ne voyait plus que les yeux hagards de l’homme qui ne pouvait lutter contre les forces qu’il avait déchaînées. Il vit l’épée, éclatante de lumière, se lever vers le ciel puis plonger entre ses jambes avec violence. Un bouillonnement agita l’eau puis s’éteignit doucement.
Alexandre, lâchant l’épée, leva les deux mains et tomba à la renverse dans l’eau pourpre et glacée. Il toussa, cracha tandis que Ara’Gahet regardait l’épée fichée dans le rocher qui l’avait maintenu hors du courant. Celui-ci s’était fendu en deux et en y regardant mieux, le cavalier vit que le métal s’était enfoncé de deux mains dans la pierre. Les hurlements avaient cessé aussitôt qu’Alexandre avait réussi à ouvrir les mains. N’était-ce pas elle qui avait décidé de se séparer de lui ?
Au loin, des chuchotements s’accentuèrent et s’enfoncèrent rapidement dans les marais.
Ara’Gahet marcha lentement jusqu’à la rive, fit tomber sur l’herbe verte et humide son armure qui béait pendant qu’il avançait et s’assit à côté, face à la rivière. Il respirait bruyamment et commençait à trembler. Il n’avait jamais vu l’Anachrone en action mais en était terrifié : tous les pouvoirs qu’on lui attribuait étaient-ils fondés ?
Tous les shahams étaient morts ou tout du moins en avaient-ils l’apparence. Plusieurs d’entre eux était étalés sur le rivage un peu en amont, d’autres dérivaient doucement au gré du courant, d’autres encore avaient réussi à se hisser pour mourir dans l’herbe. Le plus effrayant était leurs visages, les mâchoires entrouvertes, comme encore prêtes à surprendre, leurs yeux noirs, globuleux, dans lesquels on ne pouvait entrevoir aucun éclat comme si toute la lumière mourait à leur contact.
Maintenant qu’il se remémorait cette attaque, Ara’Gahet ne comprenait pas ce qui venait de se passer. Non seulement les shahams étaient des peuples des territoires de lumière, mais, de surcroît figuraient parmi les plus paisibles : aucun des millénaires de légendes n’avaient mentionné semblable absurdité.
Le grondement sourd qui s’éleva au loin lui adressa comme une réponse.
Alexandre avait fini par se lever et, ne quittant pas l’épée des yeux, marcha à reculons jusqu’à buter et se retrouver assis à quelques mètres du cavalier. Il se massa les bras et soupira profondément. L’énergie l’avait quitté et il se sentait vide, épuisé. Les douleurs se réveillaient ; sa tempe, son dos. Il crut même un moment avoir un bras cassé. Il était glacé. Ses vêtements étaient déchirés et méconnaissables, couverts de boue et de sang.
Il lui était impossible de se souvenir avec précision ce qui venait de se passer : des images sombres et violentes apparaissaient... et disparaissaient avant qu’il n’ait réussi à s’en imprégner. Sa tête bourdonnait encore des bruits et hurlements qu’il avait entendus. De cela par contre, il s’en souvenait parfaitement: il s’était cru en pleine bataille, entendant avec précision et force, le fracas des armes et les cris des guerriers.
Le regard d’Ara’Gahet suivit le cours d’eau et s’arrêta un instant sur la gueule béante de la forêt. Il plissa les yeux, scrutant l’obscurité qui avalait les rayons de soleil qui s’y hasardaient.
- Il nous faut partir... Vite.
Alexandre sursauta : il en avait oublié la présence de celui qui était venu à son secours.
Il émit un “mais” timide : l’homme se releva en gémissant, lui tournant le dos comme pour couper court à toute conversation.
Alexandre put pourtant le voir porter son gant à ses lèvres et souffler dans une aspérité en forme de tube. Pas un seul son ne sortit du métal mais, au même instant, sa monture émergea de la forêt derrière lui, bientôt suivie de celle qui l’avait approché tout à l’heure.
Le cavalier se tourna vers Alexandre. Des peintures striaient son visage fatigué. Son regard était sombre, dur, et il lui désigna l’épée qui se tenait droite, au milieu de la rivière, tranchant silencieusement le cours d’eau.
Alexandre remit les pieds dans l’eau, n’eut pas à chercher bien longtemps pour trouver le fourreau. Il eut un mouvement d’hésitation mais les inscriptions avaient disparu, s’étaient mêlées au métal patiné et étaient maintenant indéchiffrables.
Alexandre s’approcha de l’épée, hésita puis, après avoir reposé le fourreau, la saisit des deux mains.
Ara’Gahet, le voyant peiner fut obligé de l’aider à la tirer. Le soleil était haut dans le ciel, et ils furent un moment aveuglés par son reflet dans le métal.

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