Qui possède le Crisnac
peut prétendre être entendu de l'Anachrone


L'Anachrone • Volume 1 : Le CrisnacExtrait

CHAPITRE III

Il tomba de tout son long dans la boue en poussant un cri de surprise et de souffrance.
A demi-étourdi, il réussit à lever légèrement la tête de l’humidité avant de suffoquer de douleur. Avait-il fait une chute de plusieurs étages ? Tout son corps était endolori au point qu’il crut avoir plusieurs os brisés. Il claquait des dents, sentait sur ses épaules des morceaux de givre craquer, se séparer puis lui couler dans le dos.
Alexandre reprenait doucement son souffle. Il ouvrit les yeux et ne distingua rien dans cette obscurité totale. Il devait faire nuit noire. Malgré tous ses sens tournés vers la douleur qui lui vrillait le corps, il percevait des sensations différentes, étonnantes même. L’air qu’il parvenait à respirer avec peine lui semblait plus pur, plus vif, chargé d’odeurs qu’il ne reconnaissait pas. Des odeurs de vase, de végétation et de boue. Des odeurs foncièrement différentes de celles auxquelles il ne prêtait plus d’attention. Un souffle léger agitait des feuillages au-dessus de lui. Une forêt. Se trouvait-il dans une forêt ? Il serra les dents et fit un effort pour s’asseoir, ce qui réveilla les moindres muscles endoloris. Il pataugeait bien dans la boue mais n’arrivait pas à deviner où il se trouvait réellement. Peut-être tout au plus une très légère différence dans l’obscurité, comme si un ciel nocturne se frayait péniblement un chemin au travers des feuillages. Ses yeux s’habituant, il crut même deviner quelques branches tout au plus indistinctes mais caractéristiques. Il toussait, crachait et avait de plus en plus de difficulté à contenir la panique qui le gagnait.
- Ce n’est pas possible... Ce n’est pas possible...
Il cherchait d’autres mots qui l’aideraient à se réveiller. Il se mit à battre les bras devant lui et sur les côtés, cherchant le mur de sa chambre.
Mais il ne pouvait pas être dans sa chambre! Il se trouvait sur un quai.
Un hurlement coupa ses pensées, trancha l’obscurité, effaça le bruissement des feuillages. Un hurlement qui mourut en même temps qu’un corps s’écroulait en brisant des branches dans sa chute. Un fracas de métal se fit entendre et le silence revint.
Un animal se mit à fuir au loin en poussant un hululement sinistre. Alexandre était bien dans la forêt, dans une forêt. Tandis que ses yeux s’habituaient progressivement à l’obscurité, il devinait une multitude de branches noueuses, de lianes et de feuilles qui s’entrecroisaient à l’infini, se perdaient dans les ténèbres.
Il se mit en quête d’un appui pour se relever mais ses doigts ne rencontrèrent qu’un morceau de métal. Le fourreau et l’épée. Elle n’émettait plus d’énergie, il pouvait sentir les pierres et les gravures sous sa paume. En la saisissant, il la trouva plus lourde.
Un gémissement à peine perceptible s’éleva de l’endroit où l’homme était tombé. Il ne voyait rien mais se mit à progresser vers lui prudemment, retenant un gémissement de douleur à chaque mouvement.
A présent, il devinait devant lui l’éclat de l’armure qu’il reconnut aussitôt. Le Chevalier était allongé et ne bougeait pas, immense marionnette métallique abandonnée dans la boue. Il fut pris de frayeur à la pensée de l’environnement qui lui était totalement inconnu.
Et s’il se retrouvait entièrement seul au milieu de cette forêt ? Il s’empêcha de penser à ce qui pouvait l’épier, tapi dans les ténèbres...
Et ce Chevalier qui lui avait tendu l’épée, n’allait-il pas se redresser brusquement pour lui trancher la tête à présent ? Il pataugeait dans la vase, se sentait ridicule, perdu dans un univers qui n’était pas le sien.
L’armure du Chevalier se mit à grincer : il fit un brusque effort, comme après avoir rassemblé ses dernières forces pour affronter un ultime danger, mais s’affala à nouveau avec un bruit mat. Sa respiration se fit un instant plus rapide puis s’atténua. Alexandre se décida à l’approcher et s’immobilisa à quelques pas.
- Ote mon casque... Sa voix était rauque, grave encore puissante.
Alexandre hésita un instant, la main droite crispée contre le fourreau, comme cherchant désespérément à ranimer l’énergie qui l’avait soutenu, attiré, et plongé dans ce piège qu’il ne comprenait pas. Celle-ci restait désespérément morte, vide, inutile.
Alexandre finit par poser précautionneusement l’épée et son fourreau, s’agenouilla dans l’eau glauque et s’affaira. Chacun de ses gestes faisait naître une douleur qui arrachait un murmure au Chevalier.
Il lui fallut malgré tout quelques minutes pour enfin jeter le heaume au loin. Dans la pénombre, le visage de l’homme était impressionnant. Il semblait reprendre conscience par instants brefs ; son regard se mettait à briller puis s’effaçait comme prêt à s’éteindre définitivement. Alexandre devinait de larges pommettes sous sa barbe. Etait-elle véritablement rousse ou plutôt claire ? Il ne pouvait en être sûr.
Il lui souleva doucement la tête, ses cheveux avaient été tirés en arrière. Un anneau les maintenait sous la nuque. Du sang ou de la boue coulait entre ses doigts. Il avait froid et ne pouvait s’empêcher lui-même de trembler.
Alexandre en avait la gorge serrée. Etait-ce bien lui qu’avait attendu cet homme si lourdement paré que lui-même faisait d’énormes efforts pour maintenir sa tête hors de l’eau. Le craquement des branches et des racines, l’air froid sur son visage, le râle presque inaudible de l’homme blessé lui semblaient trop réels pour que ce fût un rêve.
Pour la première fois, il tenait véritablement la Mort entre ses bras.
Il baissa les yeux vers le visage recouvert de sang, de poussière et de boue. Tableu Naï regardait Alexandre depuis un long moment. Il errait quelque part entre l’éternité et cet endroit. Il avait encore mal en maintes parties de son corps mais bien moins que tout à l’heure. Ses jambes étaient-elles engourdies ou les vers de vase s’activaient-ils déjà, attirés par son sang qui se mélangeait à la boue ? Il les imaginait avec horreur se frayant un chemin dans ses blessures béantes...
Il était pourtant presque heureux ainsi, immobile après des jours et des nuits de luttes, de terreurs, de désespoir. Il revoyait les soleils d’Amarante, les déserts de Tchaque, le Château de son Maître-Guerrier, lui qui l’avait formé et qu’il avait quitté depuis plusieurs cycles. Il revoyait Anaïde le saluant de la main, radieuse sous son voile bleu, donnant le signe de départ d’une joute amicale au centre de la clairière dorée par le soleil... La clairière où pour la première fois, ils s’étaient rencontrés. La lumière s’atténua, l’image se fondit soudain, plus sèche, plus glacée, plus noire.
Il serra violemment le bras de l’homme qui le regardait, qui le tenait, qui assistait à son agonie. Celui pour lequel il avait utilisé un Passage et y avait laissé sa vie. Il le trouvait si peu préparé à affronter d’autres épreuves. Et pourtant, l’épée avait parlé. Ce ne pouvait être que lui !
Tableu Naï rassemblait ses dernières forces, se dit qu’il fallait profiter de ces derniers instants de lucidité. Ensuite, il pourrait s’endormir, quitter ces marécages pour toujours.
Il saisit Alexandre par le cou avec violence afin qu’il s’approche plus près. Au moment de parler, il fut obligé de constater combien cela lui était maintenant difficile. Il ne parvenait plus à articuler qu’à grand peine.
- Ramène-la à l’Empereur Sans Visage... Au centre des cercles de ce monde. Par cet acte, tu nous libéreras du Dragon Noir et du Sombre...
Alexandre entendait à peine. Il n’arrivait pas à se concentrer sur ces paroles. Il ne parvenait pas à comprendre réellement ce qui l’avait amené là. Il souffla un “oui” machinal. Il enregistrait la phrase inconsciemment, incapable de la moindre analyse ou réflexion. Elle survolait son esprit sans pouvoir s’y fixer.
Tableu Naï voulut lui hurler de partir, de fuir, de courir sans cesse pour émerger de ces marais, mais il était trop tard. Il était haut, si haut et si libre, qu’il n’avait nulle envie de redescendre dans cet enfer qui s’éloignait. Il se sentait plus limpide et plus léger, n’arrivait pas à identifier les oiseaux qui vrombissaient autour de lui, laissant derrière eux des couleurs de lever de soleil. Il s’en allait et n’eut pas le courage de se retourner.
Alexandre sursauta. Un animal poussa un cri déchirant au loin, d’autres se joignirent à son appel un court instant tandis que le Chevalier s’affaissait dans ses bras. Alexandre en fut ému. Cet homme était mort entre ses bras... Cet homme qui était son seul lien avec ce qu’il avait quitté et ce qu’il avait trouvé. Quelques instants plus tôt, il rentrait chez lui et... Comment pouvait-il retourner là-bas ? Comment tout effacer, comment fuir dans cette boue et cette forêt totalement inconnues. Comment survivre dans un monde qui n’était pas le sien ?
Il se releva péniblement. Il contempla la silhouette étendue puis chercha désespérément à voir plus loin dans les ténèbres. Il était transi, trempé, ramassa le fourreau et l’épée et se mit à les serrer contre sa poitrine. Comme s’ils lui transmettaient encore un peu de vie du Chevalier allongé.
Alexandre eut envie de hurler son incompréhension, son désarroi...
Quelque chose rampait dans la boue sur sa droite. Le bruit n’avait pas vraiment attiré son attention. Il ne pouvait dire depuis combien de temps il en avait véritablement eu conscience. Celui-ci devenait proche, devenait plus indépendant des autres bruits de la forêt...
Tous ses sens se concentrèrent sur ce bruit. Un bruit de succion, le bruit de quelque chose qui rampe dans la boue et la vase... Il écoutait, tendu, essayait d’en séparer le bruissement des feuillages, le craquement de la végétation.
Non, “cela” ne rampait pas dans la boue mais en émergeait. Et cela n’était pas “un” mais plusieurs qui émergeaient maintenant tout autour de lui et du cadavre.
Courir.
Alexandre se jeta dans l’obscurité.
Fuir.
Il s’élança à l’aveuglette, martelant le sol, les flaques, les racines de ses pas précipités. Entièrement concentré à écouter son souffle, il apercevait dans sa course chaotique les
obstacles souvent trop tard : une liane lui déchira la joue. Il se protégeait les yeux du revers de son bras gauche, serrant l’épée dont le poids l’obligeait à la remonter sans cesse sous l’aisselle. Il n’avait pas réellement conscience qu’il courait. Les ombres défilaient, les masses tordues s’écartaient devant lui avec violence, il entendait le clapotement de ses chaussures, le bruit sec des branches qui se brisaient sur son corps, des lianes qui glissaient sur ses vêtements, les déchiraient, les fouettaient. Il ne savait pas ce qu’il fuyait mais il en perdait haleine, ralentissait pour repartir de plus belle. La nuit durerait-elle encore longtemps... Ou peut-être le soleil ne se levait-il jamais ici ? Tout son corps se mouvait mécaniquement, comme indépendamment de ses pensées. Quatre enjambées, une aspiration... Quatre autres et il entendait son souffle rauque, le sang lui battant les tempes. Et derrière ce tronc, un gouffre ? Un autre monde? Son esprit dérivait, courait à ses côtés, s’égarait dans des souvenirs, des images, des émotions qui s’enchevêtraient, disparaissaient et jaillissaient au détour d’un obstacle : peut-être était-ce dans le but de rendre ses efforts moins douloureux, l’expérience qu’il vivait moins pénible...
Peut-être était-ce ainsi qu’il survivrait à cette expérience, qu’il tiendrait la folie à distance respectueuse.
Et s’il courait simplement dans une forêt toute... simple ? Verte et rassurante lorsque le jour y étendait sa lumière.
Tenir.
Il refusait de laisser le souvenir atroce et glacial du passage et de ce qui l’avait précédé remonter sa conscience. Il s’affola, la tension retombant, ne s’effondrerait-il pas aussitôt ?
Quatre pas... Inspiration...

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